Une bulle financière se forme dans le marché canadien du cannabis, disent des analystes

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La valeur des actions des trois plus grandes compagnies du secteur du cannabis a grimpé de plus de 200 % en 2017.

 

Les actions des entreprises canadiennes de l’industrie du cannabis ont monté en flèche dans la dernière année — de plus de 200 % dans chacune des trois plus importantes : Canopy Growth Corp., Aurora Cannabis et Aphira Inc. — mais les analystes préviennent que les beaux jours ne dureront pas : il semble qu’il y aura une bulle dans le secteur naissant du cannabis.

La capitalisation combinée du marché (la valeur des actions multipliée par leur nombre) des trois sociétés en tête du secteur a dépassé 14,5 milliards de dollars à la fin de 2017. C’est impressionnant pour un secteur récréatif qui n’existera réellement qu’à l’été.

En revanche, les revenus combinés de ces trois sociétés ont été de moins de 110 millions de dollars au cours de la même période. En entrevue avec VICE, un analyste affirme que la flambée de la valeur des actions ne peut pas durer, compte tenu des ventes et des perspectives d’avenir des sociétés.

« L’engouement et la surévaluation sont si forts que beaucoup d’investisseurs qui se lancent maintenant seront dépouillés », prévoit Nic Easly, associé directeur de Multiverse Capital, une société du Colorado qui investit dans le cannabis.

« Beaucoup d’entreprises canadiennes se rendent compte que le secteur dans lequel elles se trouvent est un peu surévalué en ce moment », ajoute-t-il.

Feu vert

Les gestionnaires de fonds spéculatifs ou ex-politiciens au carnet de contacts bien garni ne tiennent toutefois pas compte de ces avertissements et misent sur le cannabis, que les investisseurs voient comme le nouveau produit ayant le vent dans les voiles.

Soutenue par Snoop Dog et évaluée à environ 6,2 milliards de dollars, Canopy Growth Corp, de Smith Falls en Ontario, est considérée comme la plus grande société du secteur du cannabis faisant publiquement appel à l’épargne au monde. Ses actions ont grimpé de 225 pour cent en 2017, d’après les données de la société.

Souhaitant mettre la main sur une partie des actions hydroponiques, Constellation Brands Inc, de New York, qui possède la marque Corona, a acquis une part de 9,9 % de Canopy en octobre pour environ 245 millions de dollars.

Le gouvernement du Canada croit que les dépenses totales des Canadiens pour du cannabis seront de 5,5 milliards en 2018, lit-on dans les estimations du ministère des Finances qu’a obtenues VICE en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

Cette estimation correspond à celle de Rob Tétrault, un analyste qui surveille le marché du cannabis pour le compte de la Banque Nationale. C’est un problème, dit-il, compte tenu de la hausse fulgurante de la valeur des actions dans le secteur canadien du cannabis. Bref, les ventes prévues de cannabis ne justifient pas selon lui l’évaluation actuelle des compagnies de ce secteur.

« On voit déjà qu’on surévalue le secteur entier par rapport à ce qu’on prévoit quand le marché sera à maturité », dit Tétrault. Il y a plus de 70 sociétés ouvertes qui luttent pour une part des revenus dans le secteur du cannabis au Canada.

Il n’est pas étonnant que des investisseurs plongent tête première dans un marché émergeant, reconnaît-il, tout en prévenant que la valeur des actions des sociétés de ce secteur est gonflée. Elles ont déjà la valeur qu’elles auraient si les sociétés engrangeaient d’immenses profits dans un secteur mature, alors que ce sont des compagnies qui espèrent tirer profit d’un marché en croissance contre une foule d’autres concurrents.

Normalement, les sociétés ouvertes ont une valeur équivalant à environ dix fois leurs revenus, explique-t-il. Beaucoup d’entreprises canadiennes du secteur du cannabis dépassent de loin cette valeur. Canopy Growth, la première en importance, a une valeur équivalant à 100 fois ses revenus de 2017, et Aurora Cannabis, la deuxième, plus de 200 fois. Les sociétés et les investisseurs se basent sur la croissance à venir, y compris les exportations à l’étranger, pour justifier la valeur actuelle des actions.

Toutefois, Tétrault et d’autres ne pensent pas que les Canadiens fumeront assez de pot pour que les évaluations tiennent la route. Le gouvernement prévoit une hausse de la consommation après la légalisation, passant d’entre 378 et 1017 tonnes métriques en 2018 à entre 403 et 1190 tonnes métriques en 2021, lit-on dans des documents internes du ministère des Finances. Ces hausses ne suffiront pas, pensent les analystes.

La demande a ses limites, poursuit Tétrault, et d’autres pays comme le Danemark, la Colombie et l’Afrique du Sud, qui entrent dans le marché, priveront les sociétés canadiennes d’une part des revenus.

Ce n’est pas Instagram

Beaucoup de petites entreprises de cannabis canadiennes seront probablement avalées par les gros joueurs dans les deux prochaines années, selon Nic Easley, qui surveille ce secteur depuis plus d’une décennie. Lui aussi prédit que certaines des grandes sociétés auront du mal à justifier leur valeur.

Des analystes ont comparé l’actuelle course aux actions du cannabis dans le marché canadien à la bulle internet des années 90. Pratiquement n’importe quelle compagnie associée à internet voyait alors sa valeur augmenter considérablement en dépit de maigres revenus ou profits. Ça s’est soldé par un krach.

Toutefois, la comparaison avec la bulle internet n’est pas tout à fait juste, selon Tétrault. Les start-up de l’internet peuvent créer de nouvelles sources de revenus : des produits et services qui n’existent pas encore, dit-il, alors que les compagnies de cannabis n’ont pas cette chance.

Malgré l’engouement, le modèle d’affaires des compagnies de cannabis a plus en commun avec l’agriculture ordinaire qu’avec l’euphorie numérique dans laquelle des start-up comme Instagram sont vendues plus d’un milliard de dollars (et ont toujours cette valeur des années plus tard).

En faisant pousser de l’herbe dans une serre puis la vendant à des dispensaires ou une société d’État, on ne créera pas le prochain Google ou Amazon, illustre Tétrault, même s’il y a l’espoir que des compagnies de cannabis offrent plus de produits comestibles ou thérapeutiques.

Étant donné les valeurs gonflées par rapport aux revenus, la féroce concurrence et les questions en suspens sur la réglementation et la taxation, le buzz des sociétés dans le marché canadien du cannabis ne durera probablement pas, affirme Easly, l’analyste au Colorado.

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De plus, il est à prévoir que le marché noir conservera une part du marché du pot récréatif, surtout si les taxes que fixe le gouvernement sont élevées, ce que les analystes estiment susceptible de se produire, car le gouvernement prendra goût à ces nouveaux revenus.

S’il en coûtait un, deux ou trois dollars de plus le gramme pour du cannabis légal, les parts de marché de celui-ci seraient respectivement de 65 %, 56 % et 42 % par rapport au marché noir, d’après les documents internes du gouvernement.

« Les revenus fiscaux sont l’héroïne du gouvernement », ajoute Easly. Les taxes feront monter les prix, diminuer la demande et plomber la valeur des actions de ces sociétés.

Pour les investisseurs qui veulent leur part, ce n’est pas le moment de prendre un grand risque, juge donc Easly. Les gestionnaires de fonds qui possèdent des renseignements privilégiés ou les investisseurs qui ont des contacts au sein de la gestion de compagnies pourraient cependant mieux s’en tirer, selon lui.

Globalement, il prévoit que beaucoup d’entreprises feront faillite ou perdront une partie considérable de leur valeur dans les deux prochaines années. « Il y aura un moment de vérité, conclut Easley, et ce sera au milieu de l’été. »

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